Biographie (1948-2005)


1948. Christian Bouillé naît à Montereau, en Seine et Marne. Il se met très tôt à dessiner, seul, puis à peindre, enfermé dans sa chambre. C'est un enfant solitaire, et sans doute mauvais élève, bien qu'il ait peu parlé de cette période.Adolescent, il lit Rimbaud en marchant la nuit sur la route. Il fait la copie des grands maitres. Léonard de Vinci, Delacroix, Géricault, Jerôme Bosch. C'est à ce moment qu'un voisin de ses parents, Claude Picard, programmateur à Radio France, se prend d’amitié pour lui. Découvreur des japonais à Paris, ce fou de musique à l’étrange visage lui prête toutes les semaines des disques qu’il rapporte de musique contemporaine : Varèse, Messian, Takemitsu, Lutoslawski... Passion pour la musique qui se prolongera avec notamment Cage, Bartok ou Malher qu’il découvrira plus tard avec Lisa… ainsi que le blues.

Elève «incurable», ses parents l'envoient en internat dans une école de décoration. C'est là qu'il rencontre Michel Zevort, avec qui il s'entend d'instinct. Ils échangent leurs livres : Poe, Melville, Rimbaud, Baudelaire, puis Bataille, Breton. Bouillé est le genre très désobéissant. Caché dans le parc au lieu de suivre les cours, il relit Rimbaud et découvre le Manifeste du surréalisme. Ce livre provoque en lui l'équivalent d'une «explosion dans la tête», et il décide immédiatement de fuir l'internat. Son but ? Aller au Prado, à Madrid. Il a 17 ans, et il ne veut qu'une seule chose : être peintre. Il est arrêté à la frontière, mais il vient de rompre avec l'impossible.De retour à Paris, il passe avec Michel Zevort de longues heures au Musée du Louvre qui leur font un effet comparable à celui d'une drogue. Leur quartier est la Bastille où sa mère a un atelier de couture, où les Engels sont leurs admirateurs, où Maurras, le grand restaurateur a son atelier. Christian qui signait ses toiles du pseudonyme « Ouestradama » quitte le monde ésotérique et reprend son vrai nom.

1969.A Paris, Michel travaille maintenant chez ce restaurateur de tableaux anciens qui les invite tous les deux à venir peindre leurs toiles dans son atelier «en face des tableaux», afin de comprendre le langage de la peinture. Dans le même temps, Christian va voir Salvador Dali, qui recevait alors toutes les semaines, et qui s’enthousiasme pour sa peinture au point de le recommander auprès de son marchand et  de déclarer lors de son exposition à la Galerie Rivière, faisant taire l’assemblée : « je vous présente un peintre qui sera l’un des plus grands  peintres de ce siècle ». Déclaration si « Dalinienne » pour un si jeune peintre ! Il lui fait acheter un tableau par son secrétaire. Son marchand n’ayant que faire des jeunes peintres qu’on lui envoie, Dali fera encore acheter un tableau à Bouillé par d’autres voies. La somme de cette vente à la Fondation Paul Ricard lui permettra de vivre pendant un an et demi. Invité sur l’Ile de Bendor, il y séjournera quelques temps avec le Pr Lombard.

1973. Le critique d’art et poète Jean-Dominique Rey l'invite à participer à une exposition dans le Tyrol autrichien, à la fin de l'été. Ils se revoient ensuite à Paris, où ils discutent essentiellement de peinture ancienne : Bosch, Bruegel, Grünewald... Rembrandt !  Christian partage depuis plusieurs années déjà son atelier avec Michel à la Cité des Arts lorsqu’ils décident d’aller peindre tous les deux à Montgardon, un petit village du Cotentin où les parents de Christian lui achète une maison pour l’éloigner des influences parisiennes. A partir de ce moment, Christian partagera son temps entre Paris et Montgardon, qui deviendra un lieu privilégié dans sa vie et dans celle de Lisa, qu’il rencontre à la Cité des Arts.

1974. Isabelle Faucher qui deviendra l’actrice, metteur en scène, peintre, poète et écrivain : Lisa Raguère, jeune étudiante en lettres et psychologie, passionnée par Henri Michaux et Maurice Blanchot, s’éprend de  Christian Bouillé. Entre cette belle jeune femme, intéressée à l'écriture et au théâtre, et cet homme plutôt singulier, l'entente est rapide, sans doute même fonctionne-t-elle comme une cascade de fous rires. Ils se marient en juin dans une embardée romantique de retard à l’église et d’éclats de rire irrépressibles devant Monsieur le Maire ! La tête du corbeau d’Edgard Poe, « Never-Nevermore », est l’archet magique de ce qui va éclore dans la fascination de la partance vers le désert du bleu des touaregs.

1975. Christian rencontre Joseph Kerckerinck zur Borg. Jeune aristocrate allemand. Joseph Kerckerinck lui est présenté par le Galeriste Alexander Braumüller. Ils décident de le prendre en contrat ensemble. Contrat que perpétuera Joseph Kerckerinck après le décès d’Alexander sur un pari fou de traverser la Seine en sortant de chez Castel, rue Princesse. Une complicité profonde et durable va les lier tous les trois. Christian et Lisa passeront ainsi plusieurs hivers en Allemagne, à Rinkerode, près de Münster dans le château de la famille Kerckerinck : Haus Borg. La Galerie Schloß Hohenfeld à Köln l’expose avec un succès remarqué.

Bouillé peint depuis le début des années 1970 de petits tableaux à l’huile, très précis, dans un esprit proche des peintres flamands. Un goût pour tromper la vue plutôt que pour le trompe-l’œil s’y développe. Il faut comprendre que cette peinture, encore propre à susciter un attachement assez «traditionnel» (le savoir-faire, une certaine a-temporalité des situations), se prépare à perturber le regardeur en se plaçant de plus en plus et de mieux en mieux dans le décor de l’«actualité». A partir de 1977, ils seront en effet de plus en plus souvent réalisés à partir de photos, et leurs divers éléments auront été mis en scène avant d’être peints (Lisa l’aidera d’ailleurs à prendre ces photos, participera à leur mise en scène, ou en sera le modèle). Ils seront aussi plus épurés, donneront plus de place au vide. S’y rassemblent alors des situations où la volonté de brouiller toute interprétation définitive à leur sujet est portée à son plus haut degré, ainsi que des objets dont on ne sait si l’agencement est le fruit du hasard ou d’une longue préméditation. Ce frottement entre préméditation et hasard créera un climat propice à la levée d’une capacité de prémonition inégalée jusqu’alors dans sa peinture, et d’autant plus grande que ce qui est mis en scène fait partie du quotidien de Bouillé. Ces photos préparatoires pourraient d’ailleurs être regardées comme des reconstitutions fictives, exactement comme celles d’un assassinat, ou d’une agression – à partir de visions, de choses entraperçues par la fenêtre, de derrière une porte ou en tournant rapidement la tête.

1977. Petr Král, jeune poète tchèque réfugié en France, découvre les tableaux de Bouillé à la fin de l'année lors de son exposition chez Braumüller, et demande à «rencontrer le peintre». Il lui rend visite accompagné du jeune Jean-Philippe Domecq, et publie dans la revue XXe siècle un premier texte sur Bouillé : Après la fête. Leur complicité est immédiate et Král dit assez vite à Bouillé  : «je connais quelqu’un qui a deux vies en une, il faut que tu le rencontres» ; il s'agit d'Alain Jouffroy.

1978-79. Christian et Lisa Bouillé rendent visite à Alain Jouffroy (poète, romancier et critique d’art), avec plusieurs tableaux parmi les plus récents, qu'ils ont transportés de Montgardon à Paris accrochés sur le toit de leur voiture. La rencontre est foudroyante, pour l’un comme pour les autres, et marque le début d’une amitié indéfectible. – Alain Jouffroy en relatera l’expérience,  mêlée à une réflexion sur la peinture de Bouillé, dans son livre L'espace du malentendu, paru chez Christian Bourgois en 1987. Rue Boyer-Barret, lieu prêté par les amis Bonnichon-Klépal partis en Inde,  les vendredis sont des fêtes où viennent librement artistes et amis. Le peintre Antoni Taulé et sa femme Laetitia Ney d’Elchingen y seront des hôtes de grande amitié.
Christian et Lisa prennent un nouvel appartement près de la gare de l'Est dont les fenêtres donnent sur les voies ferrées. Avec Petr Král, Jean-Philippe Domecq , Alain Jouffroy et Yves Hélias, un groupe d'amis se constitue où les discussions sur le réel, le banal, le visible et, comme l'appelle Král, “La fin de l'imaginaire”, sont fréquentes, souvent suscitées par les tableaux de Bouillé. Bouillé rencontre aussi Jacques Monory et Daniel Pommereulle, avec qui une complicité se noue. Grâce à Joseph Kerckerinck, la période de sa peinture allant de 1974 à 1979 fait l’objet cette année-là d’une monographie  accompagnée d’un texte approfondi de Petr Král : Bouillé ou le piège du réel.

1980. Joseph Kerckerinck, qui depuis quelque temps a pris ses distances avec les nouveaux tableaux de Christian, part s'installer aux Etats-Unis avec sa femme. Mais il les exhorte à venir les rejoindre. L’attachement au Cotentin est alors trop fort pour tout quitter malgré l’envie de découverte et d’aventure. Les tableaux de Bouillé se transforment de plus en plus en « mises en scène du visible » où la place de l'objet est souvent prédominante. Il s’énerve de tant de présence du noir et Lisa un jour où il maudit l’un de ses tableaux lui dit :« remplace le noir par le bleu ». Une période transitoire de cette couleur mêlée au rose s’affirme. A travers cette mise en scène singulière d’objets, un lien souterrain existe alors entre Bouillé et le travail de Daniel Pommereulle réalisé dans les années 1960. Christian publie, grâce au poète Pierre Vandrepote, quelques-uns de ses poèmes : Lumière retardée (collection « Inactualité de l’orage »).

1981-82. Bouillé maîtrise désormais un langage visuel, narratif, et symbolique qui lui est propre, et qu'il va développer dans de grands tableaux, toujours plus épurés. D'une grande surprise, ils semblent naître sous l’effet d’un coup d’essuie-glace. Son tableau «Les choses nous pensent» est présenté à l'exposition Figuration révolutionnaire, de Cézanne à aujourd'hui qui a lieu à Tokyo en 1982, au Musée Bridgestone. Il illustre un poème de Petr Král (collection « Inactualité de l’orage »), et fait la rencontre de Bernard Noël.

1983. Mais une nouvelle rupture gronde dans sa peinture, symbolisée cette année par le passage de l’huile à l’acrylique. Christian peint plus rapidement, transgresse son souci de la précision. Il fait un chinois lisant le journal accroupi, peint des films négatifs dans ses toiles, comme des fenêtres de trains se déplaçant dans le tableau. Sa peinture s’ouvre au-delà du cercle de sa vie quotidienne : elle cherche à devenir monde, à s’accorder à lui ; il peint ses premiers touaregs, ses premiers déserts. Il donne à Pierre Vandrepote de belles illustrations pour son livre Lumière frisante, publié par Philippe Sergeant dans sa collection « 180 degrés » (Pierre Bordas & fils).

1984. Christian et Lisa alternent les séjours de la Gare du Nord au Cotentin. Lisa Raguère est metteur en scène de théâtre et bouge entre Paris-Lille.Avignon. Ville et campagne sont un fourmillement d’idées dans un brassage perpétuels de gens différents et de créateurs. On relit Kafka, Musil, on découvre Walzer, Yannis Ritsos … et les poètes sont là, Michel Deguy, Bernard Noël… Une terreau vivant d’artistes, Klasen, Monory, Erro. Les Charmay, le directeur du Musée d’Art Moderne de Tokyo, collectionneurs et acteurs, Jean Louis Pradel  ou Patrice Delbourg, la sœur de Lisa, Caroline, font la fête et agitent les pensées. Anne Tronche, déléguée aux Arts Plastiques en visite dans l’appartement haut perché au dessus de la Gare décide qu’il faut absolument un atelier pour ce peintre et lui en fait obtenir un  par le ministère. Pendant ce temps, Bouillé peint... Monet en train de regarder sa barque, en train de fumer. Il utilise à présent des documents tirés de l’actualité tout en continuant à prendre quelques objets familiers en photo.

1985. Bouillé fouille la colère qu’il a vis-à-vis de la «belle peinture». Des paquets de gauloises,  peints ou collés (parfois les deux)  apparaissent dans ses tableaux. Il fait son premier voyage important, au Japon, où il est invité avec Antoni Taulé. Lisa se bat auprès d’Alain Jouffroy pour qu’il invite Michèle Laverdac à l’exposition What is light ? qu’il organise formidablement. A la fin de l'année, Christian et Lisa s’installent dans un atelier à Nogent-sur-Marne. C’est le début de ses rapports avec le théâtre : il est invité par Pierre Barrat à l’Atelier lyrique du Rhin à réaliser une scénographie pour La traversée de l’Afrique d’Eugène Savistkaïa.  Mais un événement traumatique met fin à cette passion naissante et enthousiaste dont le décor d’un sable de haras entièrement mêlé de poudre bleu outremer qu’il imagine à travers une série de croquis colorés a la prémonition d’un drame :  la mort du jeune premier, que Bouillé avait dessinée dans ses projets. De ce choc restera l’intense complicité avec le décorateur de la mise en scène Denis Cavalli.

1986. Bouillé est à présent déterminé à faire de ses tableaux de grandes claques à la vue ; on peut y voir naître la sensation physique des objets collés et peints sur de grandes surfaces où commencent à se mettre en place ce qu’il appellera plus tard des « historiettes ». Il atteint la colère la plus complète, avant de faire renaître la représentation et la narration majestueusement dans des tableaux où les objets collés possèderont désormais leur propre autonomie vis-à-vis du réel.  Nogent est de nouveau le lieu de fêtes et de rencontres. Marc Ferroud, jeune sculpteur sera présenté à Alain Jouffroy et quelque collectionneur par Lisa et Christian.

1987-90. Sur la lancée de son tableau Alors vite, Christian compose une série emblématique : Les etc. du paysage qui trouvera sa prolongation naturelle dans une autre : Si tous les exodes. Des personnages transportant des objets, des hommes qui marchent, des gens de peu, mais aussi des animaux y surgissent au sein de compositions orientées par des interjections énigmatiques (OH !) et des objets collés. Ses tableaux, plus sereins que jamais, capturent la lumière du Cotentin : elle s’y fond, parfois enfouie secrètement. Ce sont des années heureuses, et denses : Christian publie dans la revue Faites entrer l’infini un texte : Le paysage qui cherche une équation, donne une illustration de couverture pour un livre de Petr Král, Témoin des crépuscules (Champ Vallon), réalise des décors pour Noces de Sang, de Garcia Lorca, mis en scène par Lisa (ce qui l’emmènera pour la première fois à La Réunion), et changera totalement sa palette de peinture en forçant la couleur, donne un texte et un projet pour l’exposition Sade-Révolution-Bara organisée par le Club d’Alain Jouffroy et Félix Guattari (qui sera annulée), travaille beaucoup, notamment grâce au mécénat d’entreprise , Vincent Timoté (Hewlett Packard), Joseph Puzzo (Axon Cable), Yves Deschamps (Des murs dans la ville sur l’idée du ministre de la culture Jack lang) … entre autres qui lui passent  commande de bâches ou de murs peints. Son fils, Arthur, naît le 9 août 1990. dans une grande liesse. Il peint le grand tableau : « J’arrive » !.

1991-92. La concordance de la guerre du Golfe et de la crise du marché de l’art (comme la querelle qui s’en suivra au sujet de l’art contemporain) crée une coupure dans la vie et dans l’attitude de Bouillé. Deux commandes de murs peints s’effondrent. Sa galerie ABC de Christian Cheneau ferme brutalement. Ses tableaux en ressentent immédiatement les effets, ils se dressent, se tendent, leur tonalité est plus sombre.
Malgré les sursauts de bonheur dans cette période défaillante, la dépression gagne un invisible terrain dans l’absence de sommeil. L’attention de ses amis les plus proches, seule, lui permet de remonter le courant fatal. Il réalise alors de splendides lithographies rehaussées pour un livre d’Alain Jouffroy : 10 poèmes écrits facilement (La Chouette diurne).

1993-94. La maison de Montgardon est vendue au milieu de l’été, vendue sans qu’on ait vraiment voulu la vendre. Une sorte de bravade qui a trop vite tourné. Très affecté par la perte de ce lieu privilégié, l’on fait pourtant encore des plans, l’on en cherche une autre dans le coin moins chère. Car les amis sont venus s’installer près de Lisa et Christian. Alain Jouffroy et Jean Philippe Domecq sont dans leurs campagne. Fusako Hanae organise les interventions picturales d’un grand projet à Tokyo qui hélas subira la terrible chute du Yen. Un autre coup est porté moralement. Mais Christian est invité à venir travailler et exposer en Algérie. Les Touaregs et les déserts qu'il peignait depuis près de dix ans sans les connaître ont portés leurs effets, et vont être découvert par un personnage attentif et sensible, Willy Dubos. Il va y rester deux mois et demi et y vivre une de ses expériences les plus stimulantes, séjournant à Annaba, Oran et Ouargla (où il réalise un mur peint), littéralement ébloui. Lisa et Arthur le rejoignent dans cette aventure incroyable. Le climat politique se détériorant de plus en plus, le nombre des assassinats ne cessant d’augmenter, on lui conseille vivement de retourner en France avant l'ouverture de sa dernière troisième exposition à Alger. Trois autres manqueront aux 6 prévues. Le directeur du Centre Culturel est tué d’une balle dans la tête. Tout le monde est rapatrié dans l’ambassade, matelas par terre pour dormir, étrange atmosphère. Les tableaux rentrent, eux, par la valise diplomatique. L’année suivante, un voyage au Maroc confirmera son goût inné pour la lumière saharienne et les peuples nomades. De retour à Nogent, il peint de grands tableaux et papiers, somptueux, ainsi que d’autres aux dimensions plus réduites, dans lesquels la grâce et la surprise se conjuguent comme deux gouttes d’eau. Ces tableaux sont à nouveau une rupture. Dans les années suivantes, Christian va coller de plus en plus d’objets sur ses toiles : cols de bouteilles en plomb, cols de chemises, morceaux de pneus, sacs en papiers, morceaux de bois, cartons, crayons de couleurs taillés en petite taille. Dessous de verres de bière.

1995-97. Trois années de suite, Christian va aller travailler à Barhein, dans le Golfe persique. Départ très angoissé et fasciné. Peur de cette peinture qu’il devra faire sur des thèmes imposés et qui entrave cet être irréductible. Trop long dernier séjour de quatre mois qui le sépare de son fils et de sa femme adorés. Il se met à nouveau à écrire des poèmes, parcours les routes seul en regardant  les embouteillages, les oiseaux migrateurs, les feux rouges, la luminosité exceptionnelle de ce pays qu’il assimile à une sorte de Harar. Moment béni et violent, il se dit qu’il est en train de « pratiquer un crime sur lui-même ». Hors de tout système, il est aussi dans une immense solitude qu’il cherche à résoudre (et à comprendre, peut-être) en regardant les faux déserts, le sable et le béton. Moment difficile et magnifique à la fois, il fait plus qu’entrevoir la possibilité d’un non-retour : il en sent tout le poids. Entre ses voyages, il retourne en France, où il peint dans son nouvel atelier de La Varenne Chènevières, où de jeunes poètes et écrivains (réunis autour des revues Aurora et Avant Post) découvrent son travail, stupéfaits et silencieux.  Il donnera trois illustrations et une lithographie au livre de Samuel Dudouit La déchirure du je (« collection R », Avant Post) ainsi qu’une couverture à la revue Aurora. Une première rétrospective de son travail a lieu au Théâtre de St Quentin en Yvelines en janvier 1997, ce qui lui donne la chance d’accueillir à nouveau Bernard Noël en son atelier. Bien des tableaux naissent inspirés par son fils, pour lequel il a tant de fierté et tendresse et les tableaux retrouvent pour eux un jaune de Naples qu’il affectionne et le bleu du ciel.

1998-2000. La dépression gagne les souterrains de son âme mais Christian achète son silence en la conjurant. Il réalise des illustrations pour un livre d’Alain Jouffroy, Odieux les dieux, joyeux les yeux ! (Petits classiques du grand pirate). Il fait la rencontre d’Adonis, avec qui il réalise un grand tableau (qui sera exposé à l’Institut du monde arabe). Cette collaboration lui donne l’idée de proposer à plusieurs poètes de réaliser, à partir de collages ou d’objets qu’ils lui donneraient (comme il l’a fait avec Adonis), une série de grands tableaux. Faute de soutien, cette idée n’aura pas de suite (à l’exception d’une seconde toile réalisée avec Alain Jouffroy) ce qui affectera beaucoup Christian tout en augmentant sa révolte contre le marché et les institutions. Il préfère alors concentrer son énergie dans la préparation d’une nouvelle monographie qu’il confie à Pablo Durán, et qui sera publiée par Aréa en échange de 40 petits tableaux destinés aux souscripteurs. L’action d’ Anne Marie Pallade sera pour cette dernière très efficiente et d’un très grand soutien pour Christian. Pour la première fois, Christian ose se retourner sur ses premiers tableaux, ainsi que sur les événements marquants de sa vie pour les besoins d’une biographie qui accompagne le livre. Il achève dans le même temps un recueil de ses poèmes, Veine de pluie, demeuré inédit, et retourne à La Réunion où il est invité à peindre une porte et à réaliser une installation. La réalisation de la monographie, est livrée avec plusieurs mois de retard, ce qui affecte terriblement le peintre mais elle permet néanmoins à Christian de trouver de nouveaux soutiens. Sa peinture est proche de la rupture, le genre bizarre. Il peint un magicien  en pleine démonstration de lévitation prisonnier du monde réel, ou encore un homme de dos et penché derrière une rangée de fusils préparés façon John Cage.

2001-2005. Christian n’est désormais stimulé que par le désir de peindre. Il veut violemment sortir sa peinture de l’ « espace du malentendu »  qu’elle suscite encore trop souvent à ses yeux. Il peint  énormément, chaque tableau qu’il commence porte le désir d’une victoire sur lui-même. Car en dehors de l’amour inaltérable de son fils et de sa femme Lisa, tout le trahit et plus encore lui-même… Il parle de plus en plus de la nécessité d’être un roi, de se sentir roi pour soi-même, et il vit ses toiles en conséquence. La grâce le porte en de nombreux moments : il peint parmi ses tableaux les plus heureux comme les plus violents, écoute encore et encore beaucoup de blues et de musique contemporaine. Cela ne l’empêche pas de se sentir extrêmement isolé. Il pose dix-huit questions aux peintres et donne un long entretien à la revue Possibilities à l’été 2004 qui ne paraîtront qu’après sa mort. Il peint des scies comme autant de drapeaux levés, des avions que prend d’un pays à l’autre, l’ami aviateur Patrice Briolet et sa femme Françoise, si merveilleusement fantasque, présente et fidèle soutenant le groupe d’amis sincères jusqu’au bout présents. Vraisemblablement épuisé par l’échec de plusieurs cures de désintoxication à l’alcool, résolu à tourner le dos à la dépression invaincue, il peint Via Nietzche , l’enfant accroché au cheval, sur le mur de sang. La liberté vers l’horizon de la mer. Le point de non retour sur l’enfance. Ce ne sera pas le dernier, mais presque… Christian Bouillé se pend dans son atelier de La Varenne, le 19 juillet. Il sera retrouvé le 26 juillet 2005 par sa femme, date officielle de sa mort.

Il avait regardé le festin de l’araignée, il a mis Mr Lucky de John Lee Hooker pour accompagné son courage.

Il a  laissé ce seul message : « It’s my life, Baby » de Junior Wells juste à côté.


[ Version corrigée de la biographie parue dans Les Choses nous pensent, Yeo - 2000 ]